Gratitude et comportements prosociaux

La gratitude, la reconnaissance et les comportements pro sociaux.

En quoi ces 3 concepts régissent-ils nos relations aux autres et à soi ?

 

Article rédigé par D.M., E. C. et G.R. étudiants à l’Ecole de Psychologues Praticiens, vérifié par Robin Fiault, psychologue

Source principale : Shankland, R. (2016). Les pouvoirs de la gratitude. Odile Jacob.

 

La gratitude

 

Le livre propose un voyage au cœur de la gratitude pour en découvrir les multiples facettes et ensuite comprendre comment la gratitude augmente le bien-être, non seulement de celui qui reçoit un signe de reconnaissance mais aussi de celui qui éprouve l’émotion de gratitude.

 

Selon la définition, « la gratitude est une émotion agréable que l’on éprouve lorsqu’on reçoit une aide ou un don d’autrui et qu’il s’agit d’un geste attentionné et désintéressé. La gratitude est un mélange subtil de surprises, de joie, d’émerveillement et d’un sentiment de connexion aux autres qualifié d’indépendance positive : la prise de conscience que l’être humain peut être une source de bien-être pour les autres ».

 

Points essentiels :

 

  • Les Allemands et les Japonais valorisent davantage la gratitude en moyenne que les Américains, qui auraient tendance à la concevoir comme un signe de soumission, comme une obligation ou un devoir ;
  • Dans certains pays la gratitude peut être mal perçue, les manières de l’exprimer sont aussi différentes ;
  • Chacun d’entre nous présente une tendance à l’émotion de gratitude plus ou moins marquée ;
  • Ce biais de négativité résulterait d’un processus naturel adaptatif qui consiste à favoriser la survie de l’individu. Il constitue parfois un facteur de risque de troubles anxieux et dépressifs. C’est pourquoi il peut être utile de rééquilibrer la perception et ouvrir davantage l’attention à l’ensemble des aspects d’une situation. Cet entraînement consiste à augmenter sa capacité à percevoir les aspects positifs tout en conservant le système d’alerte nécessaire à la survie.
  • D’après les recherches les filles sembleraient plus enclines à exprimer leur reconnaissance. L’expression de la gratitude et socialement valorisée est utile.
  • L’expression des émotions constituerait davantage une menace à la représentation masculine. Cela va à l’encontre du modèle de rationalité qu’il est censé incarner.

 

  • Ce processus marche mieux par imitation : les parents pourraient gagner à montrer et valoriser ces actes auprès de leurs enfants.

 

Différents aspects de la gratitude : gratitude verbale qui vise à signaler que le don a été perçu, la gratitude concrète ou l’enfant cherche à donner quelque chose en retour, la gratitude cognitive qui est la perception « en pensées » de la reconnaissance.

 

 

Plusieurs formes d’applications :

 

  1. Le journal de gratitude : repensez à la semaine qui vient de s’écouler et écrivez jusqu’à cinq choses de votre vie pour lesquelles vous éprouvez de la gratitude, de la reconnaissance.
  2. La lettre de gratitude : Pensez à des personnes qui sont encore vivantes qui vous ont aidé ou ont contribué à faire de vous ce que vous êtes aujourd’hui. C’est l’occasion de les remercier en écrivant ce qu’elles vous ont apporté de manière concrète.
  3. La visite de gratitude consiste à aller lire cette lettre au destinataire, ce qui renforce les liens affectifs et de confiance.

 

Gratitude ou reconnaissance ?

 

La reconnaissance peut être définie comme le sentiment de se sentir redevable envers un tiers qui nous a provoqué un bienfait quelconque.

 

Le besoin de reconnaissance : tous les êtres humains ont besoin d’être reconnu : les parents et les proches constituent le premier cercle social et sont les premiers à offrir de la reconnaissance. La reconnaissance permet d’acquérir une meilleure estime de soi, à travers le regard, les paroles et les actions de l’autre. Il est important de souligner le fait que la reconnaissance ne doit pas être unilatérale. En effet, on accepte la reconnaissance, il est donc essentiel de savoir en faire preuve envers autrui. Elle fait partie des compétences psychosociales importantes pour une vie en société.

 

Le respect, l’estime et la confiance en soi sont des caractéristiques indispensables pour la « réception » de la reconnaissance. Ces caractéristiques peuvent être influencée par la reconnaissance. En effet, des personnes ne croyant pas aux compliments qu’on peut leur faire seront convaincu de leur faible valeur personnelle. Il s’agit donc d’une inter-relation entre la confiance en soi et la reconnaissance.

 

Au sein de la société, quels sont les « lieux » de reconnaissance ? Approche psychosociologique

 

Axel HONNETH s’appuie sur les travaux de Herbert MEAD et de Donald WINNICOTT. Il présuppose l’existence de trois sphères de reconnaissance d’un point de vue social :

 

1-La sphère amoureuse, qui traite du lien affectif entre une personne et un groupe restreint, qui serait indispensable à l’acquisition de la confiance en soi pour la participation à la vie sociale.

 

2-La sphère juridico-politique : « C’est parce qu’un individu est reconnu comme sujet de droits et de devoirs qu’il peut comprendre ses actes comme une manifestation, respectée par tous de sa propre autonomie. En cela la reconnaissance juridique est indispensable à l’acquisition du respect de soi ».

 

3-La sphère sociale, permettrait aux individus de s’identifier à leurs qualités au sein d’un groupe dirigé par des relations et des interactions. L’estime sociale est donc indispensable à l’acquisition du respect de soi.

 

La place de la gratitude et de la reconnaissance dans les liens humains : les comportements prosociaux (CPS)

 

 

Un comportement prosocial est un comportement d’aide envers Autrui. Son but est d’améliorer le bien-être physique, social ou psychologique d’autrui.

Le comportement prosocial est un acte gratuit et volontaire. Par exemples, la coopération, l’altruisme, la confiance et la réciprocité sont des CPS.

Ce comportement peut être motivé par la volonté d’être bien perçu socialement ou par le désir de ressentir un sentiment d’autosatisfaction (le fait d’être fier de soi).

Il ne faut pas confondre altruisme et CPS.

 

Pour Leonard Berkowitz (1926-2016 docteur américain en psychologie sociale), dans l’altruisme il n’y a pas la recherche d’une récompense alors que les CPS impliqueraient la recherche d’un renforcement.

 

Il distingue deux types de renforcements :

 

  1. Le renforcement externe qui équivaut à une récompense, ex. : médaille pour avoir sauvé quelqu’un ;
  2. Le renforcement interne qui est la satisfaction personnelle éprouvée après un accomplissement.

 

Mais pour d’autres auteurs l’altruisme et les CPS seraient imbriqués et auraient des facteurs communs tels que :

 

  1. L’empathie qui est la capacité à se mettre à la place d’autrui et de se représenter ce qu’il ressent, ce qui va nous pousser à agir ;
  2. La responsabilité personnelle : dans certaines situations l’aide est une norme, un devoir (ex : agression = assistance à personne en danger).

 

Pour le psychologue américain Barry Schwartz (1946-…) cette obligation morale à aider est directement liée à la prise de décision de l’aidant. Pour prendre cette décision 3 conditions doivent être réunies :

 

  1. L’aidant doit reconnaître le besoin d’aider autrui ;
  2. Il doit également accepter d’engager sa responsabilité
  3. La demande ne doit pas être trop coûteuse (psychiquement et matériellement) et ne doit pas entraver la liberté de l’aidant.

 

L’engagement en psychologie sociale désigne les toutes les conséquences d’un acte sur le comportement et les attitudes d’un individu.

 

 

Pour Charles Adolphus Kiesler (1934-2002, psychologue social américain) les humains ne s’engagent pas à la « légère », et cet engagement est déterminé par 5 facteurs :

 

  1. Caractère public/privé de l’acte : plus engageant sous le regard de quelqu’un car jugement d’autrui ;
  2. Répétition de l’acte : il est plus engageant de faire du bénévolat toutes les semaines plutôt que d’effectuer un acte isolé ;
  3. Le caractère coûteux ou non de l’acte en termes d’effort ;
  4. Le sentiment de liberté : on est plus engagé quand on est volontaire ou lorsqu’on a l’impression de l’être, ex. : tri des déchets ;
  5. Caractère réversible/irréversible de l’acte : plus d’engagement si la marche arrière n’est pas possible.

 

Les CPS comportent leur « côté obscur » : c’est le fait de se servir de l’empathie naturelle des gens afin d’arriver à ses fins : manipulation, stratégies de persuasion et actes préparatoires.

Les psychologues Scott Fraser et Laurent Freedman évoquent par exemple deux techniques de manipulations utilisées notamment dans le commerce.

 

  1. « Pied-dans-la-porte » : technique de manipulation par requêtes successives de plus en plus coûteuses pour arriver à la requête ciblée originellement ;
  2. « Porte-au-nez » : faire une requête très coûteuse dont on sait qu’elle va être refusée pour pouvoir obtenir un peu moins coûteux ex : sorties de l’adolescent ;
  3. Actes préparatoires : un sujet déjà engagé sera plus enclin à renouveler son aide, son engagement.

 

Plus largement, les comportements prosociaux dépendent du contexte et du profil de l’aidant et de l’aidé. On est plus enclin à aider quelqu’un qui nous est proche socialement…

 

 

Les obstacles aux comportements prosociaux

 

John Darley et Bibb Latané, psychosociologues américains, démontrent que plus le nombre de témoins d’une urgence est élevée plus le taux d’intervention était faible. Exemple : le meurtre de Kitty Genovese : 38 témoins et personne n’a bougé, c’est ce qu’on appelle l’effet du témoin ou l’effet du spectateur.

 

Ils distinguent 3 facteurs qui peuvent empêcher l’intervention dans une situation d’urgence :

  1. Influence sociale : tant que personne ne fait le premier pas personne ne bouge, c’est l’ignorance plurielle, ou tout le monde ignore la situation
  2. La peur d’être jugé en cas de mauvaise appréciation de l’urgence, « mieux vaut pas agir que d’être ridiculisé »
  3. Plus il y a d’individus plus la responsabilité individuelle est faible : « pourquoi ce serait moi qui y irais ? » « suis-je le plus compétent pour intervenir ? »

 

 

D’un point de vue social, on peut remarquer la présence de conflits moraux, de tensions entre la reconnaissance et le mépris, influencés par les places occupées (socialement parlant) par les différents sujets en question. La lutte pour la reconnaissance est souvent à l’origine d’une concurrence malsaine et négative. De plus, la reconnaissance peut engendrer des effets pervers tel que :

 

  1. La jalousie
  2. Le sentiment d’injustice
  3. Le climat de compétition
  4. Le stress et la crainte de se faire évaluer arbitrairement.

 

 

 

Conclusion générale

 

La gratitude est une émotion souvent intense, ressentie lorsqu’on reconnaît le bienfait d’une intention, d’un geste ou encore d’une présence. Elle nous invite à prendre conscience que ces éléments positifs de nos vies sont souvent dus à des personnes de notre entourage. Pour être en contact avec ce sentiment de gratitude, deux étapes sont nécessaires (Emmons, 2008) : pouvoir prendre conscience du bienfait procuré par l’événement ou la situation, et de reconnaître que cette source de bienfait est au moins en partie extérieure à soi.

Les études sur la gratitude ont montré une association entre ce sentiment et le bien-être subjectif (McCullough, 2002). D’autres études ont montré ses bienfaits sur l’état de santé et la qualité du sommeil.

La gratitude fait partie des compétences psychosociales. A ce titre, elle peut être développée par des pratiques. L’une d’elles est le « journal de gratitude » et consiste à noter une fois par jour les expériences quotidiennes qui provoquent la gratitude. Cet entraînement permet deux choses :

  1. Rendre les aspects positifs de la vie quotidienne plus saillants, ce qui renforce leur mémorisation et par là, crée une « bibliothèque » de souvenirs positifs ;
  2. En se tournant vers autrui et sa manière de contribuer à notre bien-être quotidien, on contribue à se décentrer de nous-mêmes, ce qui diminue la tendance à la frustration et au matérialisme. Cette disposition favorise en outre les comportements prosociaux (source : Mettre en œuvre un programme de psychologie positive : le CARE, Shankland et al., Dunod, 2018)

 

Pour toute remarque : robin.fiault@gmail.com