Pourquoi est-il utile, pour un patient, de connaître ses forces?

Article co-écrit par Déborah Cosi, étudiante, et Robin Fiault, psychologue-enseignant à l’Ecole de Psychologues Praticiens de Lyon

 

Certaines études montrent que seulement 1/3 d’entre nous sont capables de nommer spontanément leurs forces (Arnold, 1997 & Hill, 2001) et qu’uniquement 17% pensent les mettre à profit la plupart du temps au travail (Buckingham, 2007). Pourtant, nous connaissons bien nos faiblesses, mais cette tendance comporte un revers important : nous n’apprenons pas à bien connaître et exploiter nos forces[1].

 

Mais qu’est-ce qu’une force ?

Ce concept est relativement nouveau et émergent. Il représente une dimension positive de l’être humain. Selon une première définition de Linley (2008), une force est une « capacité préexistante quant à une façon particulière de se comporter, de penser et de ressentir émotionnellement, qui est authentique et énergisante pour l’individu et qui facilite à la fois le développement, la performance et le fonctionnement optimal ».

Une seconde définition largement utilisée en recherche est celle de Seligman & Peterson (2004) : « capacité de se comporter, de penser ou de ressentir d’une manière qui favorise un fonctionnement et des performances optimales et aide à mener une vie heureuse et épanouissante ».

 

Trois composantes d’une force se dégagent de ces définitions :

 

  1. L’aspect naturel et authentique,
  2. La haute performance, le fonctionnement optimal,
  3. L’énergie: la vitalité, l’enthousiasme.

 

 

Quelles sont les applications des forces de caractère en psychothérapie ?

 

Il est utile à un patient de connaitre ses forces pour mieux se comprendre et augmenter son bien-être au quotidien. En effet, en prenant connaissance de ses forces principales et en cherchant à comprendre comment ses forces s’expriment au quotidien dans différentes situations (professionnelle, sociale, familiale…) le patient est alors en mesure de mieux comprendre son propre fonctionnement.

Les forces principales influent sur ce que l’individu considère comme important dans une situation, ce à quoi il donne de la valeur, les informations sur lesquelles il se focalise et les émotions quʼil ressent.

 

Cette réflexion participe au bien-être de l’individu en augmentant sa confiance en soi et son estime de soi : l’individu entre alors dans un cercle vertueux. En effet, par l’identification des forces et leur déploiement dans la vie quotidienne, le patient est amené à sentir plus de vitalité et d’authenticité, ce qui a tendance à augmenter le sentiment de bien-être subjectif.

 

Grâce au modèle « broaden and build » (élargir et construire) de Fredrickson, nous savons que lorsque le patient éprouve des sentiments agréables en utilisant ses forces, il a tendance à mieux résoudre les problèmes et à utiliser sa mémoire de manière plus optimale.

 

De plus, chercher à exploiter au mieux ses forces incite le patient à les penser dans différentes situations et donc à les utiliser de différentes manières, ce qui lui permet de mieux cerner leur utilité véritable au quotidien : connaître ses forces indique les domaines où l’on est efficace et en confort, et fait la lumière sur ses valeurs, c’est-à-dire ce qui est important pour soi. Être conscient de ses valeurs et les faire vivre augmente également le sentiment de bien-être (cf. les thérapies d’acceptation et d’engagement de Steven Hayes).

 

Connaître et comprendre ses forces est donc un moyen d’améliorer son bien- être au quotidien, mais aussi de gagner en efficacité.

 

La capacité de réussite et d’épanouissement d’une personne est plus conséquente lorsqu’elle dépense son énergie à développer ses forces principales plutôt qu’à travailler sur ses faiblesses. En effet, dans ces domaines, nous sommes plus stimulés, nous comprenons plus facilement et nous nous développons plus rapidement (Dubreuil, Forest & Courcy, 2013). Plusieurs études ont montré que l’investissement dans les forces augmente le sentiment de vitalité (Govindji et Linley, 2007) et de concentration au travail (Forest et al., 2012).

 

Cʼest pourquoi le développement des forces principales permet un progrès plus grand, une satisfaction personnelle plus importante. En optimisant ainsi ses forces, le patient a le sentiment d’avancer vers ses objectifs, il développe un sentiment dʼaccomplissement qui participe à son bien-être.

Cette perspective ne signifie pas qu’il faut cesser de se préoccuper de nos faiblesses et points de fragilité. Mais il faut comprendre que notre plus grand potentiel de développement se trouve dans le domaine des forces : il s’agit d’une approche globale et non seulement focalisée sur les déficits.

 

Améliorer ses rapports interpersonnels

 

L’utilisation régulière des forces permet d’améliorer les relations. Cependant pour optimiser ses forces et les utiliser à bon escient il faut doser leur emploi en fonction de la situation.

Par exemple, si l’humour fait partie des forces principales du patient il devra en faire abstraction dans certains contextes qui ne s’y prêtent pas : il s’agit de faire preuve de flexibilité dans l’utilisation des forces. Par exemple, lorsque l’interlocuteur n’est pas sensible à l’humour.

 

 

Pour reconnaître ses forces de caractère, il existe plusieurs méthodes :

  • Les instruments de mesure auto-rapportés : par exemple les questionnaires Values in Action; Clifton Strenghts Finder ou le Realise 2.
  • L’observation de soi en introspection: par exemple après une situation, le patient observe un succès et le sentiment de satisfaction apparenté ; cette observation peut se baser sur le Jeu de Cartes des Forces d’Ilona Boniwell et Charles Martin Krumm (lien vers le site Positran)
  • L’analyse d’observations venant des proches ou collègues : cela consiste à demander à l’entourage de citer des forces de caractère. On l’appelle parfois « approche à 360° ». Afin d’obtenir un éventail suffisamment important de réponses, on demande à une quinzaine de personnes. On les incite à nommer une ou plusieurs circonstances représentant la personne à son meilleur niveau, assorti d’exemples concrets.

 

Ces trois méthodes sont à combiner dans l’accompagnement du patient pour obtenir un portrait le plus complet possible de son fonctionnement.

 

Pour rendre concret le travail autour des forces, il importe à ce stade de se tourner vers les objectifs du patient dans le cadre de sa thérapie. Il s’agit « d’opérationnaliser » les objectifs. Ainsi, si le patient arrive en thérapie avec pour objectifs d’améliorer ses relations affectives ou se demande s’il devrait changer de travail, nous l’encourageons à analyser d’abord ce qui fonctionne bien chez lui, puis comment ces forces pourraient l’aider à opérer les changements qu’il souhaite.

 

Bien sûr, cette approche ne remplace pas d’autres disciplines de la psychologie telles que la psychodynamique, la systémique, thérapie cognitivo-comportementale ou humaniste. Elle vient plutôt compléter ces orientations sur un versant axé « ressources ».

 

Un exemple dʼexercice de développement des forces

 

Pour développer ses forces principales en trouvant le bon équilibre d’utilisation entre elles il existe plusieurs exercices comme celui de la « roue des forces ».

Cet exercice a pour but dʼaider à lʼorganisation adéquate de lʼutilisation de nos forces dans une situation choisie. Lʼexercice se présente sous la forme dʼun cercle divisé en cinq parties égales et comprenant dix sections concentriques. Chacune des parties représentant une des cinq forces principales. On évalue sur une échelle de dix à combien on utilise chacune de nos premières forces actuellement et de quelle manière on souhaite les moduler, cʼest-à-dire les utiliser plus ou moins dans la situation choisie. On trace alors un triangle à partir des cercles concentriques partant de notre utilisation actuelle et vers celle que lʼon souhaite en faire. De cette manière le sommet du triangle pointe en direction externe ou interne du centre du cercle en fonction de si lʼon souhaite restreindre ou augmenter lʼutilisation la force concernée. On obtient alors un schéma représentatif de nos objectifs dʼoptimisation de nos forces.

 

Ci-dessous un exemple d’utilisation de la roue des forces (source : se-realiser.com) :

 

 

 

Limites des forces

 

Comme toute approche en psychologie, celle-ci comporte certaines limites qu’il importe de souligner. Bien que la plupart des études scientifiques encouragent l’optimisation des forces, l’expérience démontre que la prudence est de mise : une mauvaise ou une sur-utilisation des forces peut les transformer en faiblesses. Par exemple, une personne ayant un réel sens du détail, pourrait y recourir à outrance dans une situation qui pourrait requérir une vision plus globale. Cela pourrait avoir pour conséquence de lui faire perdre en lucidité et à prendre de mauvaises décisions. Dès lors, la flexibilité dans l’utilisation de ses forces est une compétence à développer, au cours de la thérapie, et plus largement dans toute intervention en psychologie positive. 

 

Conclusion

 

Le concept des forces est majeur en psychologie positive, et l’investissement dans ces dernières permet le développement d’un bien-être durable, basé sur les ressources. Il importe d’être attentif aux effets produits par ses forces, au bon moment et à la bonne intensité.

Une utilisation adéquate des forces peut permettre aux patients et à toute personne désireuse de travailler sur soi, d’obtenir des effets positifs et concrets pour le développement de sa santé mentale.

 

 

 

[1] Psychologie positive en environnement professionnel, dir. Charles Martin Krumm, De Boeck, 2013

 

Adresse de correspondance : robin.fiault@gmail.com