Comment Carl Rogers a posé les bases de l’accompagnement en psychologie positive ?

Article écrit par AJ, LC et LL, étudiants à l’Ecole de Psychologues Praticiens, vérifié par Robin Fiault, psychologue

L’article porté à notre réflexion s’intitule « Que reste-t-il des conditions nécessaires et suffisantes au changement thérapeutique? Une synthèse des évaluations critiques réalisées 50 ans après l’article de Carl Rogers » paru en 2008 dans Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche.

L’auteure, Emmanuelle Zech, professeure de psychologie clinique et de la santé à l’Université de Louvain (Belgique) s’appuie sur les articles critiques de onze éminents psychothérapeutes praticiens et/ou chercheurs d’orientations thérapeutiques variées pour faire un tour d’horizon, cinquante ans après, de l’influence de l’article de Carl Rogers « The necessary and sufficient conditions of therapeutic personality change ».

 

Carl Rogers et les conditions nécessaires et suffisantes

Né en 1902 aux Etats Unis, Carl Rogers est un des pionniers de la psychologie humaniste, apparue dès 1940 avec Abraham Maslow. Ce courant de la psychologie, qui succède à la psychanalyse et au comportementalisme (behaviorisme), est centré sur la personne, l’humain, et son potentiel de développement. C’est une approche résolument positive dans le regard qu’elle pose sur l’individu : il est en évolution, en devenir.

 

En 1957, Rogers pose dans son article précédemment cité les six conditions qu’il annonce nécessaires et suffisantes à tout changement thérapeutique :

Première condition : il faut une relation entre deux personnes ; chacune des deux personnes (le thérapeute et le « client », qui est le patient selon Rogers) doit sentir l’établissement d’un contact psychologique avec l’autre.

Deuxième condition : le client n’est pas en état de congruence. La congruence correspond pour Rogers à l’authenticité, une sorte de cohésion interne, l’harmonie entre la vie intérieure et son expression.

Troisième condition : le thérapeute se trouve en état de congruence. Il s’agit ici d’être capable d’identifier et d’accepter ses qualités, carences, sentiments, préjugés… et de pouvoir les communiquer adéquatement.

Quatrième condition : le thérapeute doit maintenir une considération positive inconditionnelle (ou CPI) du client. Cela implique de ne pas porter de jugement de valeur sur le client, d’accepter chacun des aspects de sa personnalité, mais aussi de respecter son rythme, sa motivation, son ambivalence, et ce de manière inconditionnelle.

Cinquième condition : le thérapeute doit ressentir de l’empathie envers son client, c’est à dire percevoir comme si il était à sa place, avec son cadre de référence.

Sixième et dernière condition : le client perçoit l’empathie et l’acceptation positive inconditionnelle du thérapeute.

 

            Ces six conditions étant nécessaires et suffisantes selon Rogers, plusieurs autres idées émergent de ce postulat :

Premièrement, l’application des conditions ne dépend pas du client : il n’est pas nécessaire par exemple de travailler différemment avec des personnes souffrant de troubles psychotiques ou anxieux (anciennement appelés « psychoses et névroses »).

Deuxièmement, ces conditions ne sont pas spécifiques à la thérapie centrée sur la personne qui découle de la psychologie humaniste. Il affirme même qu’elles ne sont pas spécifiques à la psychothérapie. Ainsi, une amitié par exemple pourra remplir ces six conditions, momentanément au moins.

Troisièmement, Rogers indique qu’aucun savoir théorique n’est nécessaire au thérapeute. Pour lui, devenir thérapeute s’acquiert par l’expérience plutôt que par l’information intellectuelle.

Quatrièmement, Rogers réfute l’idée que le thérapeute ait besoin d’un diagnostic psychologique correct du client pour mener à bien la thérapie.

Enfin, selon lui, les techniques sont secondaires à la manière de les utiliser. Aucune technique particulière n’est nécessaire, tant que les six conditions sont en place.

 

Les retombées

Cet article a eu de très importantes répercussions dans le monde psychothérapeutique.

Tout d’abord d’un point de vue quantitatif et à titre d’exemple, il a été cité plus de mille fois entre 1980 et 2007, par des auteurs venant de 36 pays différents. De même, une étude de 1982, menée sur des thérapeutes essentiellement non-rogeriens place Rogers comme étant le psychothérapeute le plus influent aux Etats-Unis.

D’un point de vue historique, l’article a induit plusieurs ruptures dans la pensée psychothérapeutique.

La première rupture concerne le principe du test empirique : Rogers est à l’origine des traitements supportés et validés empiriquement, ainsi que des études sur l’alliance thérapeutique et sur les ingrédients du changement thérapeutique.

La seconde rupture concerne l’attitude du thérapeute et ses interactions. Rogers constate en effet que beaucoup de thérapeutes préfèrent « faire quelque chose » plutôt « qu’être avec quelqu’un ». Son approche met en avant les bénéfices de l’attitude par rapport aux actions, « l’être » avant le « faire ».

Enfin la dernière rupture est relative à la conceptualisation du patient-client. En appelant son patient « client », Rogers le place dans un rôle actif et responsable, au sein d’une relation plus égalitaire. Le client est moteur de son propre changement et le thérapeute prend un rôle plus proche de celui de témoin de ce changement, d’accompagnant.

 

Validations empiriques et critiques

Dans son article de 2007, Emmanuelle Zech se base sur les multiples données empiriques récoltées aux cours des cinquante années précédentes pour tirer des conclusions dans le sens de la validation ou de l’infirmation des caractéristiques nécessaires et suffisantes des conditions posées par Rogers.

À propos de la relation entre deux personnes, la première condition, il est établi d’après la littérature consacrée que la relation est la base du changement thérapeutique. Pour autant, des techniques apparues après l’article de Rogers (les études sur le « self-help », ou l’existence de thérapies efficaces par le biais d’Internet) montrent que la relation n’est ni nécessaire, ni suffisante.

Passons à présent aux trois conditions relatives à l’attitude du thérapeute (congruence, CPI et empathie). Les recherches de la Task Force de la Div 29 (division qui concerne la psychothérapie) de l’APA présentent l’empathie et la chaleur du thérapeute comme essentielles et la congruence et l’acceptation comme probablement efficaces. Il a également été montré que la réponse empathique facilite la régulation des affects de multiples manières (elle permet au client de mettre des mots sur ses émotions, symboliser, explorer, moduler ses réactions, développer sa propre subjectivité. Elle augmente également la satisfaction et donc l’adhésion aux interventions et la mobilisation d’efforts autour du changement)

Au sujet de la CPI en particulier, les recherches démontrent que lorsqu’elle n’est pas respectée, la thérapie est contre-productive. Un comportement critique, contrôlant ou négligeant de la part du thérapeute est significativement associé à de mauvais résultats thérapeutiques. La CPI est donc nécessaire.

 

Dans leur ensemble, les conditions semblent nécessaires et suffisantes, à un certain degré au moins. Les critiques plus sérieuses concernent plus précisément les indications implicites qui découlent du caractère exactement nécessaire et suffisant des conditions de Rogers.

Premièrement, Rogers affirme que l’application de ses conditions, et donc l’attitude du thérapeute, est plus importante que la technique utilisée. Or il existe de nombreux cas ou la technique est inséparable de la thérapie. D’abord, dans le cas du traitement de certaines phobies, la technique de l’exposition progressive à l’objet phobique a fait ses preuves. Ensuite, dans le cas de croyances dysfonctionnelles ou de manque de connaissances et de compétences émotionnelles chez le client, le thérapeute pourra avoir un rôle correctif ou pédagogique (« psychoéducation »), s’éloignant encore du principe de non directivité prôné par Rogers à travers la CPI. Enfin, certaines pathologies ou symptômes ne permettent pas au thérapeute d’entrer en relation avec le client (certaines formes d’autisme grave, ou dans le cas d’importantes crises hallucinatoires). La première condition n’est donc pas applicable et l’institution psychiatrique joue alors le rôle de contenance du patient.

Deuxièmement, dans l’article de 1957, Rogers ne prend pas en compte le facteur-client (la capacité du client à se soigner, se préparer au changement, à s’engager dans la thérapie) et remet essentiellement l’efficacité de la thérapie sur la responsabilité du thérapeute. Pourtant, certaines estimations affirment qu’environ 40% des améliorations du client sont dues à lui-même et aux facteurs extra thérapeutiques c’est à dire ses événements de vie. Si ces facteurs-client sont à prendre en compte, cela signifie que le traitement à donner diffère de client en client, que ce qui est bon pour l’un ne l’est pas forcement pour l’autre. Le thérapeute doit donc être flexible et s’adapter aux demandes du client, ce qui remet en cause l’idée de Rogers selon laquelle le thérapeute est constant dans sa pratique quel que soit le client, son vécu, sa pathologie.

Enfin, certains reprochent à Rogers une sorte d’objectivisme naïf au sujet de la définition des tests empiriques à effectuer et de celle de changement thérapeutique. La forme utilisée dans le texte de 1957 est ici considérée comme trop déterministe et réductionniste de la richesse et de la complexité des processus thérapeutiques. Cela a pour conséquence d’une part la création de clivages au sein des différentes école de psychologie, en fonction de l’interprétation du texte et d’autre part de grandes difficultés à caractériser la réussite de la thérapie et donc à analyser les résultats.

 

Conclusion et ouverture

On a vu que les conditions pouvaient difficilement être atteintes pleinement et constamment. Par exemple, la non-directivité est incomplète dans les cas de psychoéducation : lorsqu’un thérapeute explique au client des méthodes de communication plus constructives avec ses proches par exemple.

Ainsi la véritable question porte sur le degré de présence des conditions : à partir de quel niveau induisent-elles un changement thérapeutique ? Les études tendent à montrer que la relation attitude/efficacité est linéaire : plus les conditions sont présentes, plus le changement thérapeutique est important.

On a aussi vu le manque de considération du facteur-client, malgré l’existence de deux conditions liées exclusivement au client : sa non-congruence et sa perception de l’attitude du thérapeute. Pourtant, les clients diffèrent dans leur capacité à utiliser le traitement et influencent donc le changement thérapeutique. Donc, les conditions d’efficacité ne sont pas mises en place uniquement par le thérapeute.

Enfin, Emmanuelle Zech propose une autre manière d’analyser les résultats. Les conditions de Rogers ont été étudiées une par une alors qu’elles sont interdépendantes. D’un coté, les attitudes du thérapeute influent sur le client. Le postulat de base de Rogers est que la congruence du thérapeute se transmet au client ; de la même manière, sa CPI et son empathie sont censées se générer chez le client (pour lui même et dans le cadre de ses relations aux autres). De plus, les conditions sont interdépendantes chez le thérapeute : la CPI n’est possible qu’en état de congruence ; en se montrant empathique, le thérapeute fait preuve de CPI en se recentrant sur le cadre de référence du client plutôt que sur le sien. Zech propose donc de nouvelles études plus focalisées sur l’interdépendance ainsi qu’une observation de ce qu’on peut qualifier de changement thérapeutique dans un cercle plus large (chez le client bien sur, mais aussi chez le thérapeute ainsi que dans l’entourage du client).

 

Sources :

Zech, E. (2008). Que reste-t-il des conditions nécessaires et suffisantes au changement thérapeutique : Une synthèse des évaluations critiques réalisées 50 ans après l’article de Carl Rogers publié en 1957. Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 8,(2), 31-49. doi:10.3917/acp.008.0031.